Femmes et psychédéliques : quand l’expérience dépasse la capacité d’ancrage

Les médecines psychédéliques ne sont pas toujours source de guérison pour les femmes.

Il est bien connu que les psychédéliques modifient profondément l’état de conscience. Il est moins souvent question de ce qui arrive lorsque ces substances provoquent une expérience que la personne n’est pas en mesure d’intégrer. Elle peut en ressortir bouleversée et voir son état de santé se dégrader, en particulier si elle était déjà épuisée.

De mon point de vue de praticienne en médecine traditionnelle chinoise (MTC), j’interprète la consommation d’une médecine psychédélique comme une expérience profondément Yang dans le corps, c’est-à-dire très active, stimulante et expansive. Peu importe que cette expérience soit vécue comme spirituellement profonde ou qu’elle débouche, par la suite, sur un sentiment de paix.

L’ayahuasca, les cactus contenant de la mescaline, la MDMA, le LSD, les champignons contenant de la psilocybine ou encore le 5-MeO-DMT (bufo) ne sont pas des substances identiques. Leurs effets, leur durée et leurs risques diffèrent. Ces substances ont néanmoins, à mon sens, un point commun : les expériences intenses qu’elles peuvent provoquer mobilisent fortement l’énergie Yang dans le corps.

Le Yin et le Yang sont deux énergies complémentaires de la vie. Le Yang met en mouvement, réchauffe et pousse vers l’expansion ; le Yin nourrit, rafraîchit, ancre et contient. Toutes deux sont présentes chez chaque être humain, quel que soit son sexe.

Les psychédéliques peuvent provoquer un élargissement rapide du champ perceptif, une modification - voire même une dissolution - des frontières psychiques habituelles et une profonde déstabilisation des réseaux neuronaux qui, normalement, filtrent ce qui entre dans notre champ de conscience. L’activité cérébrale se modifie sensiblement : les sensations, les émotions, les souvenirs et les images mentales peuvent se retrouver désorganisés. Dans le monde psychédélique, on parle parfois de « reprogrammation des schémas traumatiques ». Cependant, le fait qu’une expérience donne accès à un trauma ou en change momentanément la perception ne signifie pas nécessairement que ce trauma soit guéri.

Ma compréhension de la médecine traditionnelle chinoise m’amène à une autre lecture de ce phémonène.

Le Shen — l’Esprit ou la Conscience — sous-tend notre capacité à être présents à nous-mêmes et est traditionnellement associé au Cœur. Le Shen est nourri et ancré par le Sang et contenu par le Yin. Dans ce contexte, le Sang ne désigne pas uniquement le sang physique : c’est aussi une notion MTC qui décrit une fonction nourricière et stabilisatrice (p. ex. un “Vide de Sang” ne se confond pas avec une carence en fer ou une anémie, même si ces situations peuvent parfois coexister).

Le Sang et le Yin offrent ensemble au Shen un “contenant” suffisamment stable pour demeurer présent et habiter le corps. Or, dans la mesure où une expérience psychédélique entraîne un puissant mouvement d’expansion, le Shen peut être propulsé momentanément hors du corps, ou, à tout le moins, fortement mobilisé. Pour qu’il puisse retrouver l’ancrage et le repos, il nécessite suffisamment de Yin et de Sang.

En effet, l’intensité d’une telle expérience demande au corps des ressources pour être traversée et intégrée. Ma conviction est qu’une expérience psychédélique sollicite beaucoup de ces ressources, tout particulièrement lorsqu’elle est longue, intense ou répétée.

Au cours de leur vie, les femmes traversent des périodes pendant lesquelles leurs ressources sont déjà fortement mises à contribution : menstruations abondantes, grossesses, accouchements, suites de maladie, charge de soins prolongée ou périménopause accompagnée de troubles du sommeil. Ces situations ne sont ni universelles ni équivalentes. La MTC invite cependant à y examiner avec attention l’état du Sang, du Yin et du Jing, cette ressource fondamentale associée à la constitution, au développement et aux grandes étapes de la vie.

Recourir à une médecine psychédélique chez une femme déjà épuisée, équivaut donc, de mon point de vue, à ajouter une forte mobilisation Yang à un terrain qui manque vraisemblablement des ressources nécessaires pour la contenir. Cela vaut a fortiori lorsque l’expérience psychédélique implique, selon la substance et le contexte, une forte activation physique, des nausées, des vomissements ou plusieurs heures d’intense sollicitation émotionnelle. Ces effets ne sont pas identiques pour tous les psychédéliques, mais ils jouent un rôle dans l’évaluation de ce que la personne devra traverser et ensuite intégrer.

Il peut arriver qu’une cérémonie révèle une blessure. Cependant, révéler une blessure ne signifie pas nécessairement la guérir. La résolution demande que la personne puisse accueillir ce qu’elle a rencontré, retrouver une forme de sécurité intérieure et intégrer l’expérience dans sa vie.

De nombreuses cérémonies contemporaines accordent une grande place à l’intensité. Les gens souhaitent se purger, se nettoyer, avoir des visions extraordinaires ou ressentir quelque chose d’assez puissant pour être rassurées sur le fait que la médecine psychédélique a « fonctionné ». Dans certains contextes, cette attente peut encourager la consommation de doses importantes ou des expériences répétées, alors que le choix de la dose, la préparation, l’état de santé, le cadre et l’accompagnement après la cérémonie devraient rester indissociables de la démarche.

Intensité et transformation sont encore trop souvent confondues dans le monde psychédélique. Plus d’intensité ne signifie pas plus de guérison. Une femme peut repartir d’une cérémonie avec une impression (erronée) d’ouverture de conscience, tandis que sa capacité à dormir, à se reposer, à s’ancrer ou à retrouver son équilibre s’est affaiblie. Les visions ont pris fin, mais l’agitation demeure. De mon point de vue, le mouvement Yang a été trop important pour les ressources de Yin et de Sang dont cette femme disposait.

Les expériences des femmes avec les médecines psychédéliques sont toutes différentes et on ne saurait leur attribuer à toutes le même diagnostic MTC. Mais lorsqu’une femme décrit, après une cérémonie, un esprit qui s’emballe, un sommeil devenu léger ou impossible, des palpitations, une anxiété nouvelle, des modifications de son cycle menstruel, des vertiges, un épuisement profond ou la sensation effrayante de ne plus être complètement « à l’intérieur » d’elle-même, la question de l’ancrage du Shen mérite être posée.

Selon l’ensemble des signes, la MTC peut y voir différents déséquilibres (agitation du Shen, insuffisance du Sang, Vide de Yin ou autre). De même, ces symptômes peuvent avoir des causes médicales ou psychologiques qui doivent être recherchées s’ils persistent ou inquiètent.

Ainsi, ce qui a été interprété par la personne comme une ouverture de conscience peut, dans certains cas, s’accompagner d’une perte d’ancrage importante. Le Shen a été mis en mouvement, mais n’a pas retrouvé assez d’appui pour intégrer l’expérience.

Une femme qui éprouve déjà des difficultés à habiter pleinement son corps en raison d’un traumatisme ou d’un épuisement n’a certainement pas besoin d’une expérience qui l’ouvre davantage. De mon point de vue, elle a avant tout besoin de sécurité, de repos et des ressources suffisantes pour se sentir présente et ancrée. Dans le langage de la MTC, elle a besoin que le Sang nourrisse le Shen, que le Yin contienne le mouvement du Yang et que son corps puisse retrouver sa capacité de récupération.

Mon but n’est pas de décourager par principe les femmes de participer à des cérémonies incluant des substances psychédéliques. Il est plutôt de susciter une prise de conscience sur ce que ces expériences demandent au corps, en particulier lorsqu’une femme vit déjà avec une fatigue persistante, qu’elle soit liée à une anémie, une fibromyalgie, un diabète, une hypothyroïdie, un burn-out, une convalescence ou une période de vie éprouvante.

Ces situations ont des causes différentes et ne représentent pas un seul tableau en MTC. Elles ont néanmoins en commun de rendre indispensable une attention à l’état réel de la personne, plutôt qu’à la seule promesse de l’expérience.

Il appartient à chacune et chacun d’évaluer avec lucidité, en fonction de son état de santé, si une substance psychédélique et un cadre donnés sont adaptés à sa situation. Cette précaution est particulièrement importante avec l’ayahuasca, qui peut présenter des interactions dangereuses avec certains médicaments. J’ajouterais qu’aucun traitement médical ne devrait être interrompu de sa propre initiative en vue d’une cérémonie.

Une médecine psychédélique n’est pas intrinsèquement guérisseuse parce qu’elle est ancienne, naturelle ou traditionnelle. L’essentiel est, de mon point de vue, que la personne dispose des ressources nécessaires pour traverser et intégrer une telle expérience.

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